Oeuvres d'art dans l'espace public
Sous la forme d’une exposition à ciel ouvert, l’urbanisme de la ville de Fribourg est animé par une quinzaine d’œuvres d’art. Ces interventions artistiques accessibles à tous∙tes viennent agrémenter l’espace public et participent à son embellissement. En interaction avec l’environnement bâti qui les entoure, les sculptures majoritairement situées au centre-ville permettent aux citoyens∙nes un premier contact avec les Collections patrimoniales de la Ville de Fribourg. En effet, les œuvres répertoriées – issues de dons ou d’acquisitions – sont toutes propriété de la Ville.
Aldo Albizzati - La Grue
La Grue, sculpture monumentale en fer forgé métallisé, est l’œuvre d’Aldo Albizzati (1911-1982), ferronnier d’art italien, établi en Suisse depuis 1947 et ayant travaillé à Bulle, avant de venir s’installer à Fribourg.
Un commanditaire privé serait à l’origine de la Grue. Mais la maquette n’aurait pas été à son goût. Aldo Albizzati – à qui l’on doit certaines lanternes artistiques en basse-ville, ainsi que des portails forgés – décide tout de même de produire une version majestueuse de l’oiseau, symbole héraldique de longévité, de loyauté ou encore de vigilance et devenu l’emblème de la Gruyère. Ce sera le chef-d’œuvre de sa fin de carrière.
L’oiseau échassier, d’une envergure de près de 4 mètres et pesant environ 550 kilos, est achevé en 1978. En juillet de la même année, la sculpture est installée temporairement à la place Georges-Python, sur le tertre vis-à-vis de l’Albertinum. En mars 1979, La Grue – qui a fait beaucoup parler d’elle depuis son installation – est vandalisée et l’artiste doit procéder à un décabossage. À la suite de cet incident, la Ville, prend la décision d’acquérir l’œuvre, avec le soutien d’un apport financier privé.
En 1987, en raison du vaste chantier du parking des Alpes, La Grue rejoint les dépôts de la Ville, avant de nicher au jardin de la station supérieure du funiculaire au début des années 1990. À cet emplacement depuis lors, un travail de restauration a été réalisé en 2025. L’ouvrage de ferronnerie d’art a ainsi retrouvé belle allure et surtout toutes ses plumes, la queue de l’oiseau ayant été endommagée à une date inconnue.
Longiligne et à la fois majestueuse, La Grue est représentée une patte levée, dans un équilibre parfait des proportions, donnant une impression d’envol. Le sens du détail n’échappe pas à Albizzati, qui décore à la main les plumes découpées et dote l’oiseau d’une houppette stylisée.
- Emplacement
- Jardin de la station supérieure du Funiculaire
- Technique
- Fer forgé métallisé

© Ville de Fribourg - Valentine Brodard
Emile Angéloz - Sans titre
C’est dans le cadre d’un projet de réalisation d’une place de jeux aux Grands-Places que cette sculpture de l’artiste fribourgeois Emile Angéloz (1924-2022) – membre fondateur du groupe Mouvement ou encore lauréat de plusieurs prix fédéraux d’art – est érigée.
En 1984, à l’initiative de la Jeune Chambre Economique de Fribourg (désormais Jeune Chambre Internationale de Fribourg), le projet est financé par le biais d’une souscription auprès d’entreprises, de commerces et des citoyens·nes. L’objectif est largement atteint et le surplus permet d’acquérir une œuvre d’art qui s’insérerait aux côtés de la place de jeux. Ainsi à l’automne 1984, la sculpture en béton composite Sans titre d’Emile Angéloz s’installe aux Grand-Places. Pour l’artiste, ce n’est pas la première fois que l’une de ses sculptures vient s’insérer dans l’espace public à Fribourg. En effet, en 1978, la sculpture monumentale Eléments, composée de cinq parties entrelacés, évoque un paysage architectural en relief, au pied du bâtiment de l’école professionnelle, situé à proximité directe de la rue du Varis.
Dans l’Œuvre sculptée d’Emile Angéloz – d’abord formé en tant que lithographe puis successivement en tant que verrier et marbrier – le passage du réalisme vers l’abstraction s’opère au cours des années 70. La matière sculptée vient incarner des volumes géométriques. Le carré, sous forme de bloc devient alors le motif principal de sa recherche esthétique.
Aux Grand-Places, le motif cubique est un volume fort composé d’un vide en son centre. La sculpture Sans titre fait bloc par l’accolade de deux éléments dont les arêtes se rejoignent en courbe et laissent apparaître un fin interstice. Pour Angéloz, l’enjeu est de développer la forme géométrique dans l’espace. Formellement, son œuvre se rapproche de celle bien connue de Constantin Brancusi, intitulée Le Baiser. Entre 1923 et 1925, l’artiste français d’origine roumaine réalise une série représentant un couple entrelacé, cadré à mi-corps et lié en un bloc. Le motif entre symbole primitif et modernité deviendra une œuvre signature.
- Emplacement
- Grand-Places
- Technique
- Béton composite
Emile Angéloz et Bruno Baeriswyl - Coureur de Morat
La sculpture du Coureur de Morat a été réalisée à quatre mains par les artistes fribourgeois Emile Angéloz (1924-2022) et Bruno Baeriswyl (1941-1996). Mandatés par la Ville de Fribourg, ils réalisent une œuvre à l’emplacement de l’emblématique Tilleul de Morat, à partir des éléments restants de la structure soutenant auparavant sa frondaison. Depuis le XVIIIe siècle, l’arbre symbolise la victoire des Fribourgeois et des Confédérés face aux troupes de Charles le Téméraire lors de l’affrontement de 1476.[1]
Inspirée de la mythique histoire grecque à l’origine du marathon, la légende dit qu’à l’issue victorieuse de la bataille de Morat, un messager – une branche de tilleul à la main – courut les 17 kilomètres séparant les villes de Morat et de Fribourg pour annoncer la victoire des Confédérés.[2] Arrivé à Fribourg, le coureur serait mort d'épuisement. Le rameau de tilleul aurait alors été planté en son hommage et un arbre aurait pris racine à l'emplacement de l’actuelle route des Alpes, vis-à-vis de la place de l'Hôtel-de-Ville.
La première mention du tilleul figure dans la Chronique de Rudella en 1470.[3] En 1482, le tilleul est entouré d’une plateforme en tuf. Un banc est installé en 1490 au pied de l’arbre situé à un carrefour important de la cité. Par la suite, un cadre en bois est construit pour soutenir la frondaison du tilleul. En 1756, quatre colonnes en pierre de Soleure sont réalisées pour supporter l’élément soutenant les branches. À la suite de grands travaux, la route des Alpes est inaugurée en 1909. Afin de faciliter la circulation, les quatre piliers sont réduits au nombre de trois. Les chapiteaux à volutes ainsi que le banc sont supprimés.[4]
Depuis le Moyen Âge, le tilleul - et sa légende connue de tous -, a traversé les siècles, en participant à l’identité de Fribourg. En avril 1983, un incident survient : un automobiliste percute l'arbre, cassant la branche principale. En septembre 1985, les vestiges du vénérable tilleul sont coupés par les jardiniers de la ville. L’arbre n’est plus. À proximité directe, à la place de l’Hôtel-de-Ville, une bouture du tilleul est plantée, pour assurer sa descendance. En octobre 1988, les colonnes et la structure portante restantes sont à leur tour renversées par un véhicule. Un an plus tard, en février 1989, la sculpture de Baeriswyl et Angéloz est inaugurée. Sa réalisation est cofinancée par la Ville de Fribourg et par l’assurance de l’automobiliste qui a embouti l’arbre cinq ans auparavant.[5] Entre monument et îlot routier utilitaire[6], l’œuvre évoque de manière symbolique et stylisée le coureur de Morat.
[1] Andrey Ivan, Au carrefour de l’histoire et de la légende, Ville de Fribourg : les fiches, Service des biens culturels du canton de Fribourg, cahier 53, 2007.
[2] Pour aller plus loin : Christian Folini, « Morat, bataille de », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/008884/2010-09-02/
[3] Andrey Ivan, Au carrefour de l’histoire et de la légende, np. 2.
[4] Marcel Strub, Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Fribourg, vol. I: La ville de Fribourg, Bâle, 1964, pp. 195-196.
[5] « Une sculpture à la place du tilleul de Morat, Coureur de métal rouge », in: La Liberté, jeudi 9 février 1989, p. 11.
[6] À l’origine, la sculpture est conçue avec une fonction précise, celle d’îlot routier pensé pour améliorer la sécurité à cet emplacement. Aujourd’hui, le passage des piétons se fait plus en amont, au niveau du début de la rue du Pont-Muré.
- Emplacement
- Ancien emplacement du Tilleul, Route des Alpes
- Technique
- Colonnes et éléments métalliques récupérés de l'ancienne structure soutenant le Tilleul (colonnes en pierre de 1756, métal XXe siècle)
André Bucher - Cohésion
La sculpture d’André Bucher (1924-2009), intitulée Cohésion, forme un imposant pilier quadrangulaire sur la rive gauche de la Sarine, au niveau du pont de Saint-Jean. Composées de deux monolithes en calcaire dont les aspérités empêchent intentionnellement leur emboîtement, les deux parties distinctes sont ligaturées par une ceinture stylisée en alpax.[1] L’œuvre est inaugurée le 29 novembre 1991, à la suite d’un évènement appelé la « Pax Rösti », organisé en marge du 700e anniversaire de la Confédération. Lors de la cérémonie, le Röstigraben est comblé symboliquement. Cette expression désigne communément les différences linguistiques et culturelles entre la Suisse allemande et la Romandie.
Barrière pour certain, frontière voire pudique rideau pour d'autres, le "Röstigraben" est une réalité abstraite dont les origines se confondent avec celles de notre pays. Cette expression traduit la séparation, bien présente malgré les apparences, qui existent entre les deux cultures Suisse alémanique et romande […]. [2]
En présence de l’artiste et de plusieurs personnalités fribourgeoises, un trou, dans lequel un rösti a été déposé, a été recouvert de terre.[3] Il s’en est suivi un moment de partage lors duquel les convives se sont attablés autour de la spécialité culinaire nationale.
À la suite de l’inauguration, la sculpture Cohésion est offerte par André Bucher à la Ville de Fribourg, cité historiquement bilingue. Par ailleurs, le choix de l’emplacement de la sculpture au bord de la Sarine n'est pas dû au hasard. L'expression « outre-Sarine » évoque la frontière naturelle des deux territoires linguistiques marquée par la rivière. Pour l’artiste, selon le message qu’il souhaitait porter, le cours d’eau ne sépare pas les deux régions. Au contraire, il les relie. Enfin, pour Bucher, artiste connu pour son travail à partir de lave volcanique, la portée significative de Cohésion n’est pas anodine. En effet, André Bucher était un parfait exemple de la diversité des régions linguistiques et culturelles suisses. Originaire d’Obwald, il passe son enfance au Tessin et aux Grisons, avant d’étudier aux Beaux-arts de Zurich et de s’établir à Genève.
[1] Alliage d'aluminium et de silicium affiné.
[2] Texte tiré du carton d’invitation au vernissage de la sculpture, le 29 novembre 1991.
[3] « […] Améliorer la communication, détruire les barrières psychologiques, montrer une volonté commune d'échange, de développement, de compréhension à tous les niveaux, telle est la symbolique profonde du « comblement du fossé de rösti. […]» Ibid.
| Emplacement | Chemin de la Motta, au pied du Pont de Saint-Jean |
| Technique | Pierre calcaire et alpax |
Marc Bucher et Pierre-André Gurzeler - Ouvert Futur
Cette sculpture de technique mixte (bois, pierre et métal) est le prototype d'une œuvre monumentale projetée dans le cadre du centenaire de l'Office du tourisme fribourgeois. Marc Bucher (*1969) et Pierre-André Gurzeler (*1950) réalisent Ouvert Futur à quatre mains lors des festivités du marché de Noël de l'année 1999, organisées par l'Office du tourisme. Sous les regards du public, Marc Bucher, tailleur de pierre de formation, sculpte la pierre d’Hauterive, tandis que Pierre-André Gurzeler réalise les parties métalliques de l’œuvre.
Pour le centenaire de l’Office du tourisme de Fribourg et à l’aube de l’an 2000 – moment charnière du passage vers le deuxième millénaire – les deux amis fribourgeois projettent une monument vecteur d’un message d’ouverture sur le monde. Ainsi, les trois pierres de la composition totémique représentent (de bas en haut) la Terre ou la création de l’Office du tourisme fribourgeois, le jubilé des cent ans et le futur. De part en part du sommet de la sculpture, des plaques métalliques sont fixées à la structure porteuse. Ces éléments représentent des fragments d'implosion de la couche terrestre.[1]
La sculpture monumentale, dont l'échelle aurait dû être dix fois plus grande, n'est finalement jamais réalisée. Au début de l’année 2000, Ouvert Futur est exposée dans le hall d’entrée principal de l’ancien Hôpital des Bourgeois, avant de rejoindre son jardin en septembre de la même année. À cet emplacement depuis lors, la sculpture se double d’une portée significative pour figurer l’éclosion d’une fleur.
[1] « Les boules [correspondent aux pierres de taille diverse pour la réalisation concrète de la sculpture] (sorte de mondes) représentent le développement de l’Office du tourisme fribourgeois, la première sa création, la deuxième le passage des 100 ans et la troisième un signe d’ouverture (écorce terrestre éclatée autour du noyau) ». Citation tirée du dossier descriptif du projet proposé par les deux artistes.
- Emplacement
- Jardin de l'ancien Hôpital des Bourgeois
- Technique
- Fer, pierre d'Hauterive, bois de chêne (fragment des traverses du pont de Berne)
Antoine Claraz - Statue équestre de Berthold IV de Zaehringen
C’est dans le cadre de l’octroi d’un financement pour la décoration artistique de l’établissement scolaire du Belluard, alors école secondaire réservée aux garçons, que la Statue équestre de Berthold IV de Zaehringen prend place sur la façade du bâtiment. L’œuvre monumentale du plasticien fribourgeois Antoine Claraz (1909-1997) est choisie par le Conseil communal à la suite de la présentation d’une maquette en cuivre. L’exécution à l’échelle 1:1 dans le même matériau est une prouesse technique. En façade, l’artiste réalise une pièce en ronde-bosse en forgeant et soudant le métal.
Parti de feuilles planes de cuivre, le relief est amené par martelage et forgeage, puis soudure au cuivre, pas de brasure, afin d'avoir une unité du matériel. Un châssis à l'intérieur assure la rigidité. Une fois les pièces terminées et assemblées vient le décapage, puis l'oxydation à la flamme. Avec les années l'air ambiant donne la coloration fort belle du vert de gris.[1]
La pose en façade de la sculpture intervient au mois de juin 1967. En 1993, le bâtiment, devenu cycle d’orientation, est doté d’une extension. En présence de l’artiste, la statue équestre est alors déplacée sur la nouvelle façade, dominant ainsi le préau de l’école.
Tout en finesse, dans une élégance du mouvement et selon des lignes épurées, le duc de Zaehringen, qui fonda Fribourg en 1157, est représenté en chevalier conquérant. Avec la Statue équestre de Berthold IV de Zaehringen, Antoine Claraz souhaitait lier la fonction de l’établissement de formation instruisant les citoyens de demain, au fondateur de la ville de Fribourg. Nous retrouvons cette idée avec la devise « Là, je bâtis ma ville » inscrite sur le gonfalon[2] au bout de la lance.
- Emplacement
- Cycle d'orientation du Belluard, façade sud
- Technique
- Cuivre forgé, soudé, oxydé
Denis Guelpa - Chute d'un météorite
La sculpture Chute d’un météorite[1] est l’œuvre de Denis Guelpa (1949), auteur et artiste, tailleur de pierre de formation. Composée de quatre éléments qui s’imbriquent et se juxtaposent dans un équilibre subtil, la sculpture, par sa forme organique, suggère une coquille d’escargot. Malgré ce rapport formel, il s’agit bien d’une météorite comme nous l’indique le titre de l’œuvre et le point d’impact au sol, souligné par un enfoncement elliptique au niveau du bitume. Ce corps rocheux stylisé, évoquant un fragment de matière cosmique, est réalisé en grès coquillier. Cette roche régionale composée de fossiles marins englobés dans du grès à ciment calcaire.[2]
Comment cette « météorite » - morceau d’astéroïde ayant traversé l’atmosphère terrestre après s’être embrasé - se retrouve-t-elle à Fribourg à proximité du Boulevard de Pérolles?
C’est grâce à la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (CNA/Suva), qui prend ses quartiers à la rue de Locarno, en construisant un complexe architectural composé d’immeubles administratifs et locatifs en enfilade.[3] La CNA, souhaitant inclure des contributions artistiques à son nouveau bâtiment, commande et finance la réalisation d’une œuvre d’art destinée à être placée au milieu de la rue, vis-à-vis du bâtiment principal. L’emplacement se trouvant sur le domaine public, une mise à l’enquête est déposée en 1990. En 1991, la sculpture de Denis Guelpa, Chute d’un météorite, prend ainsi place à la rue de Locarno. Mais aussi à l’intérieur du bâtiment de la CNA : en effet, l’œuvre est composée de trois parties à la manière de fragments d’astéroïde. Le premier a chuté dans la rue, tandis que le second a atterri dans l’entrée du bâtiment de la caisse d’assurance. Aurait-il roulé jusqu’à l’intérieur de l’édifice ? C’est ce que nous suggèrent les croquis et les plans de l’artiste. Ainsi, cette seconde partie semblerait s’être détachée de la météorite située à l’extérieur. Un dernier fragment se trouve dans une salle de conférence sous la forme d’une œuvre murale.
Entre 1995 et 1998, des espaces publics sont aménagés et des zones piétonnes sont créés autour de la rue Saint-Paul et du secteur de la rue de Locarno en raison de la construction de Pérolles-Centre. Avec l’accord de l’artiste, la sculpture est déplacée en 1996 à proximité du boulevard. À cet emplacement depuis lors, la météorite occupe l’espace public et attise la curiosité.
[1] L'artiste intitule son œuvre Chute d’un météorite. En raison de l’acceptation plus large du nom au féminin, le déterminant féminin sera utilisé dans ce texte descriptif.
[2] Le grès coquillier est une roche sédimentaire extraite en carrière principalement dans les cantons de Fribourg et Vaud.
[3] Le nouveau bâtiment de la CNA est inauguré le 28 novembre 1991.
- Emplacement
- Rue de Locarno
- Technique
- Grès coquilier
Jean-Jacques Hofstetter - Porte pour un paysage
L’artiste et galeriste fribourgeois Jean-Jacques Hofstetter (*1952) réalise Porte pour un paysage à l’occasion de « Mémoires, paysages intérieurs », l’édition 1999 de la Triennale de sculpture contemporaine Bex & Arts. Dans le contexte d’exposition en plein air, l’œuvre massive en fer rouillé d’Hofstetter contraste avec la nature environnante et vient sublimer le paysage en lui offrant un cadre. L’ouverture incisée dans la partie haute de la porte-rideau de fer – élément central de la sculpture – offre un point de vue sur le paysage, à la manière d’un objectif photographique.
Dans le catalogue de la Triennale, l’installation est décrite ainsi :
Un rideau en acier, dans un chambranle rouillé, est maintenu à la verticale entre une pyramide couchée où circule un rail, et un déploiement de lames ouvertes en éventail. Le tout paraît avoir été roulé jusqu’ici, puis déplié comme une boîte à ressorts. Dans l’épaisseur du rideau, une fenêtre est percée. Le paysage s’encadre dans son embrasure, au travers de laquelle a crû une frondaison en acier.[1]
La sculpture, qui fonctionne comme un triptyque, possède un côté ludique : un plan incliné, une porte verticale et enfin un élément qui, comme un accordéon, s’ouvre dans une imbrication de parties métalliques arrondies ou biseautées. Aux dimensions importantes de l’œuvre se joint la précision des imbrications des différents éléments, qui vient révéler la main de l’orfèvre, premier art vers lequel Hofstetter s’est tourné au début de sa carrière.
Dans le cadre de la manifestation « Espace d’une sculpture » organisée par la section du canton de Vaud de la Société suisse des arts visuels, Porte pour un paysage s’installe entre décembre 1999 et juin 2000 à la Placette des Terreaux à Lausanne. La sculpture s’ouvre désormais sur un paysage urbain. À la suite de cette invitation, l’entreprise fribourgeoise Boccard & Cie (désormais Boccard & Partenaires SA) acquiert l’œuvre et l’offre à la Ville de Fribourg. Le 20 septembre 2000, Porte pour un paysage est inaugurée sur l’esplanade des Grand-Places. Selon la saison et le feuillage des arbres, l’ouverture au niveau de la porte verticale permet un coup d’œil sur l’emblématique cathédrale Saint-Nicolas.
[1] Clémence de Biéville, « Jean-Jacques Hofstetter », in : Catalogue de la triennale Bex & Arts 1999, Mémoires, paysages intérieurs, p. 64.
- Emplacement
- Grand-Places
- Technique
- Fer rouillé et soudé
Jean-Jacques Hofstetter - Fer rouillé et herbes folles
Par un titre évocateur et poétique, propre aux créations du Fribourgeois Jean-Jacques Hofstetter (*1952), la sculpture Fer rouillé et herbes folles a été pensée par l’artiste comme une chaise à porteurs. De part et d’autre de la cabine portative, un genre de caisson semble servir de porte-bagages. D’une envergure et d’un poids importants, la sculpture est entourée d’une spirale métallique. Celle-ci, maintenue par des piquets enterrés, est ponctuée par des petits pots qui accueillent des herbes folles.
Avant de rejoindre le jardin de l’ancien Hôpital des Bourgeois en 2008, emplacement scellé par le don de l’œuvre par l’artiste à la Ville de Fribourg en 2010, Fer rouillé et herbes folles a fait plusieurs haltes. La première remonte à 2002, à Montilier (commune du canton de Fribourg), au bord du lac de Morat, en parallèle de l’Expo. 02.[1] Au printemps 2004, la sculpture – composée entre autres de pièces industrielles de récupération, dont des isolateurs électriques – est présentée au sein de l’exposition « Sculptures de fer » au Manoir de Martigny. Entre avril et octobre 2004, Fer rouillé et herbes folles est exposée à Nyon, à la Ferme du Manoir, dans le cadre de la manifestation « Espace d’une sculpture ». La sculpture rejoint ensuite Fribourg et intègre pour une période donnée le jardin de l’Auberge aux 4 Vents. Enfin, après avoir été entreposée au Belluard, Jean-Jacques Hofstetter propose aux autorités communales fribourgeoises d’installer sa sculpture au sein de la cour extérieure de l’Hôpital des Bourgeois. À l’été 2008, Fer rouillé et herbes folles rejoint ainsi le jardin situé le long de la rue de l’Hôpital. Le 30 septembre 2010, une inauguration à cet emplacement officialise le don de l’œuvre à la Ville.
Selon la saison à laquelle vous venez au jardin de l’ancien Hôpital des Bourgeois, vous pourrez avoir le plaisir de découvrir la sculpture à l’immobilité massive, entourée d’herbes hautes faisant écho au titre de la sculpture en fer rouillé patiné.
[1] L’exposition nationale suisse – abrégée Expo. 02 – a eu lieu du 15 mai au 20 octobre 2002 dans la région des Trois-Lacs (Bienne, Neuchâtel et Morat).
- Emplacement
- Jardin de l'ancien Hôpital des Bourgeois
- Technique
- Fer rouillé, verre, anciens isolateurs électriques
Jean-Jacques Hofstetter - Sans titre (Ensemble de 6 oeuvres)
En dialogue avec l’œuvre Fer rouillé et herbes folles, un ensemble de six sculptures réalisées par Jean-Jacques Hofstetter (*1952) occupe depuis 2018 le jardin de l’ancien Hôpital des Bourgeois. Don de l’artiste et galeriste fribourgeois, les sculptures, dans un agencement réfléchi, se profilent comme des machines dont les mécanismes sont à l’arrêt. Ce sont des compositions géométriques, faites d’objets de récupération et de découpes de fer, que le plasticien vient travailler pour leur donner cet aspect signature de fer rouillé et patiné. Toutes réalisées entre 1995 et 1997, ces sculptures sont issues d’une exposition monographique organisée par le Musée d’Art et d’Histoire de Fribourg (MAHF). Le point de départ de cette exposition est une œuvre réalisée pour le salon de 1994 de la Société des peintres, sculpteurs et architectes suisses (SPSAS), dont le thème était « Silence et révolte ». S’ensuivent trois ans de travail dans l’atelier de l’artiste, aménagé dans l’ancienne boucherie paternelle, pour créer un total de 28 pièces inspirées de l’ère de la mécanisation industrielle. L’assemblage des éléments métalliques est instinctif et se développe par étape, à la manière d’un collage. En résulte des machines-sculptures, aux mécanismes énigmatiques, qui se jouent d’oppositions entre mouvement et arrêt, intérieur et extérieur, bruit et silence.
Au jardin de l’ancien Hôpital des Bourgeois, les sculptures ont pris place sur des socles de béton, doublés d’une plaque de métal sur laquelle les machines au mouvement retenu – qui semble prêt à se déclencher d’un instant à l’autre – sont soudées.
L’installation des six sculptures à cet emplacement – dont l’inauguration a été célébrée le 19 août 2018 – a fait l’objet d’une collaboration étroite entre l’artiste, le Service d’urbanisme et d’architecture et les Archives de la Ville de Fribourg.
- Emplacement
- Jardin de l'ancien Hôpital des Bourgeois
- Technique
- Fer patiné, objets de récupération
Franziska Koch - Trinkwasser [La Pleureuse]
Communément appelée « La Pleureuse », cette sculpture de Franziska Koch (*1966) s’intitule Trinkwasser (eau potable en français). Installée à la rue de Romont depuis le 3 juillet 2003, l’œuvre a été produite par l’artiste à l’occasion d’une invitation – reçue de la part de la curatrice, plasticienne et vidéaste Pipilotti Rist – à participer au Festival Belluard Bollwerk.[1] À la suite des réactions positives de la population vis-à-vis de cette sculpture-fontaine dans l’espace urbain, la Ville de Fribourg décide d’acquérir l’œuvre, dont la production avait été préalablement financée par le festival d’arts vivants.
Pour réaliser son œuvre, l’artiste zurichoise s’est inspirée du nombre conséquent de fontaines dans le paysage urbain suisse et d’une amie qui souffrait alors d’un chagrin d’amour et éclatait en sanglots même dans les lieux publics. « La Pleureuse » incarne ce sentiment d’affliction par un flot de larmes ininterrompu coulant sur les joues, le menton, puis le manteau, jusqu’aux pieds du personnage féminin. Devenu silhouette emblématique de la rue commerçante, le modèle sculpté, du haut de son mètre et demi, a pratiquement la corpulence d’un enfant, ce qui n’est pas sans susciter l’intérêt de ceux-ci. À cela s’ajoute le caractère hyperréaliste de la sculpture, le visage et les mains ayant été moulés d’après les traits de l’amie chagrinée de l’artiste.
Prostrée, la tête baissée et couverte d’une capuche, un cabas à la main, « La Pleureuse » a un fort pouvoir d’expression et attire la curiosité. Enfin, l’anonymat de la femme sculptée et ses vêtements passe-partout lui confèrent un potentiel d’identification par le public.
Formellement, l’œuvre de Franziska Koch reprend l’iconographie de la pleurante – dans la religion chrétienne, les pleurs sont considérés comme un signe de piété – représentée sous forme de statuaire dans une attitude de désolation, implorant au pied d’un tombeau, tête couverte et le regard en direction du sol.
Enfin, subtilement mise en avant par son emplacement, la sculpture fait le lien avec une tradition romontoise unique et vieille de plusieurs siècles, celle de la procession des pleureuses lors du Vendredi Saint. Chaque année, à Romont, une quinzaine de femmes voilées et habillées de noir de la tête aux pieds endossent le rôle de pleureuse, commémorant la Passion du Christ, en référence à la compassion des femmes de Jérusalem et à la peine de la Vierge Marie.
Pour aller plus loin : Depuis sa mise en place en 2003, la sculpture Trinkwasser a subi plusieurs actes de vandalisme qui ont entraîné des dégâts importants et nécessité des travaux de restauration ainsi qu’un renforcement de la statue au niveau des chevilles du personnage féminin coulé en aluminium. Par ailleurs, « La Pleureuse » souffre de l’eau calcaire fribourgeoise qui vient boucher ses tuyaux dits lacrymaux, desquels s’écoulent les larmes. Un système de filtration de l’eau, un entretien régulier, ainsi qu’un travail de restauration sont ainsi nécessaires au bon maintien de l’état de conservation de cette œuvre connue de tous les Fribourgeois·ses.
- Emplacement
- Rue de Romont
- Technique
- Aluminium
Johann Jakob Probst - Monument pour l'Abbé Bovet
Inauguré aux Grand-Places le 15 mai 1955, le Monument pour l’Abbé Bovet rend hommage à celui que l’on surnommait le chantre national. Remis officiellement à la Ville de Fribourg lors d’une cérémonie, le monument sculpté par Johann Jakob Probst (1880-1966) est réalisé à l’initiative du Comité du souvenir de l’Abbé Bovet.
À la suite du décès du chanoine Joseph Bovet le 10 février 1951, le Comité suggère au Conseil communal de donner à une rue, le nom de celui qui éleva l’art choral en liturgie et en fit une tradition vivante fribourgeoise.[1] Il est également proposé d’ériger un monument en sa mémoire. Celui-ci, vient s’ajouter à l’iconographie variée (représentation sur divers supports, tels que des médailles ou encore des timbres) et aux reconnaissances officielles dont bénéficie déjà l’abbé. En effet, Joseph Bovet a déjà reçu plusieurs distinctions parmi lesquelles : la bourgeoisie d’honneur, un doctorat honoris causa de l’Université de Fribourg, l’honorariat de la part de plusieurs sociétés musicales et patriotiques suisses ainsi que la Légion d’honneur en France.[2]
Un appel à contribution est lancé pour la réalisation du monument commémoratif, aujourd’hui familièrement surnommé « la morille ».[3] En parallèle, le Comité organise un concours artistique : sept artistes sont invités. C’est le projet intitulé « Un bloc erratique », du bâlois d’origine Johann Jakob Probst, qui est retenu. Les discussions avec les autorités communales au sujet de l’emplacement du monument conduisent au choix des Grand-Places, dont l’aménagement est prévu à l’époque. En septembre 1953, le lieu d’érection et le projet de sculpture sont rendus publics. La critique est forte : le portrait brut et stylisé proposé par Probst – un non finito caractéristique de son Œuvre[4] – ne correspond pas à l’attente populaire, comme en témoigne la presse contemporaine. Après l’inauguration du monument, lors de la Fête cantonale de chant en mai 1955, l’insatisfaction du public demeure. Le Comité demande alors l’autorisation au Conseil communal pour que l’artiste puisse retoucher son œuvre.[5]
Taillé dans la masse, le buste de l’abbé Bovet émerge de la face principale de la sculpture en granit. À l’arrière, Probst représente le chanoine en maître de chœur, sous les airs d’une figure paternelle, aux côtés d’un jeune garçon jouant de la flûte. De part en part du socle, sont gravées des paroles de la chanson populaire « Le vieux chalet » composée en 1910. Elles sont accompagnées d’un motif représentant un paysage ensoleillé, avec une montagne en arrière-plan. Enfin, au niveau de la base en grès coquillier du monument, l’année de naissance et de mort de l’abbé (1879-1951) sont inscrites en chiffres romains.
[1] « Monument et dénomination rue Bovet », séance du 20 mars 1951, p. 80 ; « Baptême d’une rue Abbé Bovet et emplacement pour monument », séance du 13 novembre 1951, p. 309, in : Procès-verbaux du Conseil communal, Archives de la Ville de Fribourg.
[2] Borcard Patrice, Joseph Bovet, 1879-1951 : itinéraire d’un abbé chantant, 2e éd., Ed. La Sarine, 1993, p. 21.
[3] Ibid., p. 32. « […] Aussitôt, des appels à la population sont lancés: il s'agit de rassembler quelque 50'000 francs. On utilise les réseaux des sociétés chorales et musicales, des céciliennes dont on sollicite l'organisation de concerts in memoriam. Deuxième étape de la récolte: un appel direct à la population. La ville de Fribourg, puis les "districts campagnards" sont tour à tour sollicités. En remerciement, chaque donateur reçoit une photo-souvenir du barde. En novembre, le comité, soulignant la participation généreuse des chœurs suisses alémaniques, annonce que la moitié de la somme est recueillie. L'appel est renouvelé, à la fin mai 1952, au moment où les 35'000 francs sont dépassés. […]»
[4] Tiphaine Robert, Jakob Probst: Un compromis entre tradition et modernité. Sculpter et commémorer en Suisse. Mémoire de master présenté sld. du Prof. Stoichita, 2012.
[5] « Monument à l’Abbé Bovet, achèvement », séance du 24 mai 1955, p. 162, in : Procès-verbal du Conseil communal, Archives de la Ville de Fribourg.
- Emplacement
- Grand-Places
- Technique
- Granit
Hans Schöpfer - Koinonia
Cette sculpture réalisée par le plasticien Hans Schöpfer (*1940) est inaugurée le 20 septembre 2014 à l’occasion du centenaire de la reconstitution du Contingent des Grenadiers fribourgeois et des cinquante ans de son institution en tant que garde d’honneur du Canton de Fribourg.
Pour marquer le centenaire de la reconstitution du Contingent, le Comité d'organisation des festivités et l'Etat-major du Contingent souhaitent offrir une œuvre d’art à la capitale du canton de Fribourg. Un appel à projets auprès d’artistes fribourgeois est alors mis en place et c’est la sculpture d’Hans Schöpfer qui est retenue. Intitulée Koinonia, le terme signifie en grec ancien « communion » ou « communauté » et recouvre également une notion théologique chrétienne.[1] Hans Schöpfer, qui initie sa pratique artistique au début des années 1990, est prêtre et a notamment enseigné la théologie interdisciplinaire à l’Université de Fribourg.
Nous retrouvons une discrète symbolique chrétienne dans la composition de la sculpture qui forme une croix au niveau de sa fondation, comme le souligne le dossier descriptif de l'oeuvre.
Deux plaques d'acier d'une épaisseur de 60 mm, arrondies sur le haut, sont imbriquées l'une dans l'autre en angle droit, soudées pour former horizontalement une croix. Des figures géométriques, petites et grandes, de différentes formes, sont coupées dans les plaques et les rendent perméables. Certaines sont ouvertes jusqu'à l'extérieur de la paroi, soit latéralement, soit vers le haut, signifiant ainsi l'échange, la perméabilité, la rencontre.[2]
Au pied de cette sculpture à valeur de monument commémoratif a lieu, une fois l’an, une célébration en mémoire des membres défunts du Contingent des Grenadiers fribourgeois.
[1] Dans l’étude de l’Eglise et des origines du christianisme, Koinonia désigne la communauté chrétienne ou encore la communion entre les fidèles et Dieu.
[2] Dossier de la sculpture, Chemise 124.11/7 CC 2011-2016, Archives de la Ville de Fribourg.
- Emplacement
- Place Barbe Schinner
- Technique
- Acier oxydable
Jean Tinguely - Fontaine Jo Siffert (Vitesse)
La Fontaine Jo Siffert, aussi appelée Vitesse, est réalisée par l’artiste fribourgeois Jean Tinguely (1925-1991). Le 30 juin 1984, lors d’une inauguration festive qui attira les foules, Tinguely dévoile aux Grand-Places le monument en hommage à son ami défunt, le pilote automobile Joseph Siffert (1936-1971).[1]
Désormais emblématique de la ville de Fribourg, la Fontaine Jo Siffert est, en tant qu’œuvre dans l’espace public, un hommage durable au compétiteur automobile. Véritable « mémorial joyeux »[2], la fontaine, sise dans un bassin de quinze mètres de diamètre, est une sculpture qui combine une mécanique complexe et un jeu de jets d’eau. Cette fontaine contemporaine éclabousse, tout en s’insérant dans l’urbanisme fribourgeois ponctué par des fontaines historiques d’époque Renaissance. L’œuvre monumentale de Tinguely apporte un intérêt nouveau aux Grand-Places - à l’époque en pleine mutation -, en tant que lieu public, de rencontre et de loisirs au cœur de la ville.
La sculpture réunit l’eau et le mouvement, deux thèmes de prédilection de l’artiste, qui l’ont conduit à réaliser plusieurs autres fontaines : notamment les célèbres Fontaine du Carnaval (Fastnachtsbrunnen) à Bâle en 1977 et la Fontaine Stravinsky à Paris, située à côté du Centre Pompidou et conçue en collaboration avec Niki de Saint Phalle, en 1983.
Démonstration de l’art cinétique développé par Tinguely à travers toute sorte de machines, la Fontaine Jo Siffert est en mouvement constant. À la manière du mouvement perpétuel du temps, les mécanismes s’activent dans une cadence réglée par l’artiste, rendant la perception de la rotation de la sculpture subtile, à l’exception des grincements mécaniques.
La sculpture fait un va-et-vient d'un cinquième. Je lui imprime cette cadence, sans bouleverser pour autant le champ visuel du spectateur, ou du rêveur. Car il s'agit plutôt de rêver devant pareille machine. […] Les vitesses mises au point résultent d'une grande expérience acquise des équilibres du mouvement et de l'eau. L'eau peut rendre nerveux, joyeux, provoquer la contemplation, faire alors oublier le mouvement lui-même.[3]
Le mouvement est paradoxalement lent pour un monument en hommage à celui qui gagna de nombreuses courses automobiles. C’est une valse mécanique, à cinq roues de dimensions diverses, une spirale et des gicleurs d’eau, entraînée par des moteurs permettant un débit de 200 litres à la minute. La force de l’œuvre réside ainsi dans sa capacité de fonctionnement constant dès sa mise en eau et par tous les temps. La machine invite à la contemplation. Le bassin circulaire offre au public la possibilité de s’asseoir et de profiter de multiples points de vue.
Jean Tinguely construisait ses sculptures avec intuition et non à la manière d’un ingénieur mécanique. Il n’existe pas de plan technique de la main de l’artiste. Cependant des dessins avec des indications manuscrites sont connus. De même, il existe des représentations de la fontaine-sculpture sous la forme compositionnelle d’un feu d’artifices de couleurs, soulignant le caractère ludique et joyeux du monument.
Contexte de création et emplacement
Inaugurée à l’été 1984, la Fontaine Jo Siffert a une longue histoire derrière elle. En janvier 1972 déjà, Jean Tinguely formule l’intention de réaliser un monument en hommage à son cher ami décédé quelques mois plus tôt, le 24 octobre 1971, au cours d’une course automobile en Angleterre, à l’âge de 35 ans.
La proposition de l’artiste est présentée au Conseil communal et au Syndic Lucien Nussbaumer. L’Edilité est en charge d’étudier le dossier et doit convenir d’un emplacement avec l’artiste. Ce dernier souhaite que son monument soit érigé sur une place animée de la ville de Fribourg, telle que les Grand-Places, la place de la gare ou à proximité de l’Université. La Ville propose d’autres emplacements susceptibles de pouvoir accueillir le plan d’eau autour de la machine. Le jardin de Pérolles, actuel parc du Domino, est par exemple évoqué. À l’époque les Grand-Places ne constituent pas une possibilité, notamment en raison de la requalification de l’esplanade, de la proximité du parking souterrain et du projet de construction de l’Eurotel (achevé en 1977). L’impossibilité de trouver un consensus entraîne un silence long de dix années entre Jean Tinguely et les autorités communales.
En 1982, plusieurs évènements permettent une reprise de la discussion : un changement de législature avec la prise de fonction du Syndic Claude Schorderet, la reconnaissance de la renommée internationale de l’artiste, la popularité du champion automobile, un chantier à proximité de l’université et, enfin, un budget spécial.
Lors des travaux de couverture des voies ferrées le long de l’université, l’idée d’installer une œuvre d’art sur l’esplanade ainsi créée est émise.[4] Contacté, Jean Tinguely confirme son projet antérieur de monument en l’honneur de son ami Siffert et son souhait de l’insérer dans l’espace public. Cependant, l’emplacement à proximité directe du site Miséricorde de l’Université ne convient pas. L’artiste renouvelle alors son souhait d’ériger le monument aux Grand-Places. Le Conseil communal sous la présidence du Syndic Schorderet décide cette fois d’accepter le projet.
L’emplacement au sud-ouest des Grand-Places est choisi par l’artiste qui étudie le lieu de manière approfondie.[5] Le droit de superficie du parking, ainsi que la proximité avec le Café des Grand-Places sont notamment pris en considération. Jean Tinguely fait don de la Fontaine Jo Siffert à la Ville qui, en contrepartie, prend en charge les frais inhérents à l’installation. Une commission spéciale est créée pour la coordination de la réalisation de l’œuvre. Celle-ci nécessite la construction d’un bassin en béton et une alimentation en eau en circuit fermé. Pour ce faire, le Conseil communal propose d’engager un crédit prélevé sur le solde des budgets prévus pour l’embellissement de Fribourg en 1981, à l’occasion de son 500e anniversaire en tant que ville confédérée. La commission spéciale, la commission financière et le Conseil général approuvent, en mars 1984, la prise en charge des frais pour la construction du bassin, la création d’un local de pompage et le dispositif technique requis.
Inauguration
Jean Tinguely annonce pouvoir livrer son projet avant l’été 1984. L’inauguration se tient le samedi 30 juin, dans une ambiance festive et une foule dense. La presse de l’époque relate l’évènement en évoquant un véritable baptême. En effet, Tinguely doit mettre les pieds dans l’eau pour révéler la fontaine, la structure destinée à la dévoiler s’étant effondrée lors d’une tentative de la soulever.[6] Le monument, avec ses multiples jets et mécanismes, est ensuite mis en marche sous les applaudissements.
Parallèlement à cette inauguration tant attendue et accueillie avec intérêt par la population, une exposition autour de l’Œuvre picturale de Jean Tinguely se tient au Musée d’art et d’histoire de Fribourg (MAHF). Visible jusqu’à la fin du mois de septembre 1984, l’exposition met à l’honneur les fontaines créées par Tinguely.[7]
Un déplacement à la nouvelle place de la gare ?
Le monument en hommage au pilote de F1 a été spécialement conçu pour le lieu de son érection, les Grand-Places. Le bassin et l’installation technique ont été aménagés en fonction de l’emplacement. La Fontaine Jo Siffert est donc une œuvre site specific. C’est l’un des arguments d’importance qui est avancé, en 2015, puis en 2022, contre la proposition de déplacer la sculpture-fontaine à la place de la gare, dans le cadre d’un vaste projet de requalification.[8] Par ailleurs, depuis 1995, la Fontaine Jo Siffert est inscrite à l’Inventaire suisse des biens culturels d’importance nationale (PBC). En 2023, avec l’adoption du PAL (Plan d’aménagement local), la fontaine est placée sous une protection de catégorie 3.[9]
En octobre 2024, le verdict tombe : la Fontaine Jo Siffert ne sera pas déplacée.[10] Un concours artistique sera organisé pour la création d’une œuvre d’art contemporain destinée à occuper le nouveau parvis de la gare.
Entretien régulier et bon fonctionnement
En activité depuis plus de quarante ans, la fontaine est une vieille dame qui nécessite chaque année un entretien complet. Ce dernier est effectué en interne par différents services, en particulier la serrurerie et la division sanitaire, ainsi que par des entreprises externes à la Ville. Une fois la mise en eau et en fonction effectuée au printemps, un entretien hebdomadaire est réalisé tout au long de l’année.
En 2018, la rudesse de l’hiver met à mal la Fontaine Jo Siffert. Les mécanismes et les rouages de celle-ci se retrouvent pris par le gel. Sous le poids important des blocs de glace, elle s’effondre.[11] Elle est alors transportée vers l’atelier de serrurerie de la Ville qui, avec l’expertise des anciens collaborateurs de l’artiste, Joseph Imhof (dit Seppi) et René Progin, remet la sculpture en état.
Dès la création de son monument, Jean Tinguely avait conscience du probable gel hivernal. Il s’en réjouissait et pensait sa sculpture assez forte pour supporter les intempéries et continuer de fonctionner. Ce fut le cas des hivers durant, à l’exception notamment des années 2008, 2016 et 2018.
Il faut que la sculpture puisse continuer de fonctionner, supportant une masse énorme de glace qui formera anticorps sur les fines mécaniques de mon œuvre. La glace, non identifiable comme forme, blanche antimatière en opposition à la sculpture noire, sous l'effet du vent, provoquera des figures insoupçonnées. Pour le spectacle, j'attends les premiers gels l'eau continuant de gicler![12]
2025, centenaire de l’anniversaire de Jean Tinguely
En 2025, les cent ans de la naissance de Jean Tinguely sont célébrés à Fribourg, mais aussi en Suisse et à travers le monde. À cette occasion plusieurs expositions et évènements sont organisés dans la ville d’origine de l’artiste. Le 15 juin 2025 a lieu une grande journée festive avec parade dans les rues. Les discours officiels sont tenus aux Grand-Places devant la Fontaine Jo Siffert.
[1] Pour plus d’informations, voir : Markus Peter: « Siffert, Jo », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 31.07.2015, traduit de l’allemand, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016391/2015-07-31/.
[2] Terme emprunté au journaliste Charles Descloux. Charles Descloux, « Un mémorial joyeux pour Fribourg », La Liberté, vendredi 29 juin 1984.
[3] Propos de Jean Tinguely recueillis dans l’interview de Charles Descloux pour le journal La Liberté. Ibid.
[4] Message du Conseil communal au Conseil général, 25-1982/1986 : Fontaine pour l’œuvre de Jean Tinguely aux Grand-Places, 20 mars 1984, Archives de la Ville de Fribourg.
[5] « Ce lieu a été délibérément choisi en fonction de l’environnement, du jeu de la lumière et des ombres portées et en tenant compte de la direction des vents ». Citation issue du Procès-verbal du Conseil Général, 5. Aménagement d’un bassin pour l’œuvre de Jean Tinguely en hommage à Jo Siffert, Séance du 21 mai 1984, p. 18, Archives de la Ville de Fribourg.
[6] JLP, « Césarienne pour une fontaine », La Liberté, lundi 2 juillet 1984.
[7] « Jean Tinguely : première aux Grand-Places et au Musée. La fontaine baptisée », La Liberté, lundi 2 juillet 1984.
[8] Pour plus d’informations, voir : Requalification de la place de la Gare et de ses abords | Ville de Fribourg.
[9] « Annexe 4, Liste des bâtiments et des éléments sous protection», p. 144, in: Service d’urbanisme et d’architecture: Plan d’aménagement local, Règlement communal d’urbanisme, version 2023, adoptée par le Conseil communal en juin 2024.
[10] Ville de Fribourg, Communiqué de presse, Une nouvelle œuvre artistique pour la place de la Gare, 29.10.2024, Une nouvelle œuvre artistique pour la place de la Gare | Ville de Fribourg.
[11] La photo du jour, p. 32, in : arcinfo, le 12 mars 2018.
[12] Charles Descloux, « Un mémorial joyeux pour Fribourg », La Liberté, vendredi 29 juin 1984.
- Emplacement
- Grand-Places
- Technique
- 5 roues en aluminium de dimensions diverses, axes en inox, 4 moteurs de 48 volts, courroies, éléments électriques, 6 gicleurs d'eau (200 litres à la minute), 3 gicleurs latéraux, spirale, projecteurs immergés pour l'éclairage
Joseph Simon Volmar - Monument du Père Girard
Le 6 mars 1850 marque le décès du Père Grégoire Girard[1], célèbre pédagogue, promoteur de l’enseignement mutuel.[2] Très vite, le Conseil communal vote un décret pour l’érection d’un monument en l’hommage de l’instigateur de l’école publique en Suisse. Le Grand Conseil ratifie ce principe et propose de surcroit la réalisation d’un buste du Père Girard (1765-1850), qui serait placé dans les écoles, ainsi que d’une lithographie qui devait être accrochée dans tous les établissements de l’instruction publique primaire et secondaire.[3]
Bien qu’une commission en charge de l’application du décret et de la recherche de fonds soit mise en place dès le mois de mars 1850, la réalisation d’un monument en l’honneur du prêtre et enseignant ne sera achevée que douze ans plus tard, en 1862.
Un appel à projet est lancé, auquel trois artistes et deux architectes répondent, parmi lesquels Joseph Simon Volmar (1796-1865) et Raphael Christen (1811-1880). Le 1er novembre 1851, les projets sont soumis au Conseil d’Etat. En l’absence d’un financement assuré, aucune décision n’est prise. En février 1853, la souscription atteint les 6'000 CHF. En août de la même année, le Conseil communal octroie la somme de 4'000 CHF, à la condition que le monument soit érigé à la place des Ormeaux. En avril 1854, la première variante du projet du Bernois Volmar est soumise au Conseil d’Etat, qui approuve la proposition. La statue sera de grandeur nature et représentera le Père Girard, sous les traits d’un érudit tenant d’une main un livre et de l’autre une plume. Volmar travaille à son œuvre en réalisant un modèle en terre, puis en plâtre que Théodore de Hallwyl[4], mandaté par la commission, examine. Il s’agit ensuite de trouver un fondeur d’art capable de réaliser le monument. Avec du retard et des retouches nécessaires, la statue en bronze est enfin livrée à Fribourg en juillet 1857. La même année, le piédestal est taillé dans la pierre de Soleure par l’entreprise Bargetzi.[5] Ce n’est que le 23 juillet 1860 qu’à enfin lieu l’inauguration festive du Monument du Père Girard.[6]
Entre le projet soumis et celui livré, quelques adaptations sont à noter. Le Père Grégoire Girard est représenté en pied et de manière monumentale. La plume et le livre ont été remplacés par un rouleau de papier évoquant les œuvres et méthodes pédagogiques novatrices de Girard.[7] Sa fonction de prêtre de l’ordre des Cordeliers est soulignée par la robe monacale – dont les plis sont remarquablement exécutés – et la calotte en couvre-chef. Par sa posture, les pieds bien ancrés, la statuaire donne l’impression de faire socle. Par sa tête légèrement tournée et son regard dirigé vers l’avenir, une autorité naturelle se dégage de celui qui proposa un système d’apprentissage en classe mutuelle.
En 1862, le monument est parachevé avec la pose de deux reliefs en bronze, réalisés par Raphael Christen, qui viennent décorer le socle. L'un des reliefs représente le Père Girard dans son rôle de pédagogue entouré de ses élèves. La composition, qui présente l’éducateur le bras levé et la main à l'arrière de la tête d’un enfant, est une reprise du projet initial que Christen avait soumis au Conseil d'Etat en 1851. Le second relief montre Grégoire Girard assis à un pupitre, plume à la main.
Les deux derniers pans du socle accueillent une plaque de marbre avec un texte en lettres de bronze[8] ainsi qu’une dédicace des souscripteurs au « Père de la jeunesse », composée par son élève l’historien Alexandre Daguet.[9]
L’emplacement choisi, la place des Ormeaux, n’est pas le fruit du hasard. Il est à l’intersection de la maison natale du Père Girard, l’église des Cordeliers ainsi que l’école primaire des garçons. Cette dernière a été pensée par Girard comme un palais scolaire. Aujourd’hui, le bâtiment abrite la Justice de paix de l’arrondissement de la Sarine, ainsi que le Secteur des archives et du patrimoine de la Ville de Fribourg.
Commémorations: Le 31 mai 1950, le centenaire de la mort du Père Girard est commémoré. Dix ans plus tard, le 23 juillet 1960, c’est l’inauguration jubilaire du monument qui est à l’honneur. En 2015, le 250e anniversaire de la naissance du Père Girard est fêté.
[1] De son nom complet Jean-Baptiste-Caspar-Melchior-Balthasar Girard. Il prend le prénom de Grégoire après être entré dans l’ordre des Cordeliers.
[2] Hans-Ulrich Grunder: « Enseignement mutuel », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 11.11.2008, traduit de l’allemand. https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010427/2008-11-11/
[3] Archives de l’Etat de Fribourg, AEF PGC, 7 mars 1850, 1102, 1093-1094 ; 8 mars 1850, 1111 ; Chemise du Conseil d’Etat, Rapport de la Direction de l’instruction publique, 29 mars 1850.
[4] Théodore de Hallwyl (1810-1870) en mécène éclairé contribua au financement de la statue équestre de Rodolphe d’Erlach à Berne, réalisée en 1849 par Jospeh Simon Volmar.
Andrea Weibel, « Hallwyl, Theodor von », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 04.08.2006, traduit de l’allemand, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/045982/2006-08-04/
[5] Ferdinand Pajor, « Un moine éducateur coulé dans le bronze, pour l’éternité », in : Recensement des biens culturels immeubles du canton de Fribourg – Fiche N°046/2006, Service des biens culturels du canton de Fribourg, Monument du Père Girard - Place des Ormeaux, cahier 46, 2006.
[6] Voir le « Programme de la fête pour l’inauguration du monument du Père Girard », in : Le Confédéré de Fribourg, 19 juillet 1860.
[7] Par exemple : « De l’enseignement régulier de la langue maternelle dans les écoles et les familles », 1844.
[8] « Grégoire Girard. De l'ordre des Cordeliers, né à Fribourg le 17 décembre 1765. Premier curé de Berne depuis la réformation, préfet des écoles de la ville de Fribourg de 1804 à 1823. Fondateur de la Société économique, professeur de philosophie à Lucerne. Provincial de son ordre, président de la Société helvétique des sciences naturelles en 1840, Chevalier de la Légion d'honneur, honoré du Grand prix Montyon pour ses ouvrages sur l'éducation, membre de l'académie des sciences morales et politiques (France). Mort à Fribourg le 6 mars 1850. Il a bien mérité de la patrie. Décret du Grand Conseil du 8 mars 1850 ».
[9] Au père de la jeunesse. Au bienfaiteur du peuple et de l'humanité souffrante. Au philosophe chrétien, au moine patriote. Les Fribourgeois, le Peuple Suisse et les citoyens de France, d'Italie et d'Allemagne ont érigé ce Monument.
- Emplacement
- Place des Ormeaux
- Technique
- Bronze, pierre de Soleure